MSF : "On a le sentiment d’une criminalisation de notre travail en Méditerranée"

La Libye hausse le ton face aux ONG qui aident les migrants (©Angelos Tzortzinis - AFP)
La Libye hausse le ton face aux ONG qui aident les migrants (©Angelos Tzortzinis - AFP)

Invitée du Grand Matin Été sur Sud Radio, Françoise Bouchet-Saulnier, directrice juridique de Médecins Sans Frontières, s’insurge contre les menaces de l’armée libyenne contre les ONG aidant les migrants en mer Méditerranée et dénonce une violation du droit international.

2385. Tel est le nombre de personnes mortes ou portées disparues en tentant de traverser la Méditerranée depuis le début de l’année 2017. Alors que plusieurs ONG ont entrepris de porter secours à ces migrants, elles décident les unes après les autres de suspendre leur action sur place suite à des menaces de l’armée libyenne. C’est le cas de Médecins Sans Frontières, dont la directrice juridique Françoise Bouchet-Saulnier était invitée du Grand Matin Été sur Sud Radio ce lundi. "Une suspension est toujours provisoire, donc on ne désespère pas. C’est un ensemble de choses qui nous ont fait prendre cette décision. Ça a commencé avec la décision de la marine et de l’armée italienne de coopérer avec la Libye pour les aider dans le contrôle de leurs côtes et de leurs eaux, ce qui est tout à fait louable. Et puis avec cette décision de la Libye d’imposer ses propres zones de sauvetage en mer, dont les dimensions ne sont absolument pas connues mais vont très au large (on est en pleine confusion mais on parle de plus de 90 miles dans les eaux internationales), avec la menace très claire d’interdire aux ONG la présence dans ce périmètre très vaste", explique-t-elle.

"C’est évidemment une violation du droit international"

"Pour nous, il est important de dire ce qui est en train de se passer. Les États européens ont délégué à la Libye le contrôle des eaux internationales et l’interdiction du secours par les ONG, avec un renfort donné aux Libyens pour qu’ils interceptent eux-mêmes les navires. Ainsi, si des gens coulent, il y aura des morts, mais sans qu’il y ait des témoins. (…) Les zones de secours en mer ne sont pas des zones de souveraineté. Le secours en mer est un service rendu à l’ensemble des gens qui naviguent. En l’occurrence, l’extension de cette zone de secours en mer par la Libye s’accompagne d’une souveraineté, puisque tous ceux qui y pénètrent seront menacés et pourront être pris pour cible. C’est évidemment une violation du droit international. Nous en appelons au gouvernement français, au gouvernement italien, à l’Union européenne, mais aussi aux autorités libyennes. Nous avons demandé des rendez-vous, et nous suspendons notre action en attendant", déplore la dirigeante de l’ONG.

"Nous rendons un service et ne sommes pas des criminels"

Alors que le gouvernement italien a récemment critiqué ces ONG, évoquant notamment des "taxis de migrants", Françoise Bouchet-Saulnier ne cache pas sa surprise. "On reçoit ces critiques avec effroi. Toutes nos missions nous sont données par les autorités italiennes, en aucun cas MSF n’agit en-dehors des ordres donnés par le Maritime Rescue Call Center italien. Nous rendons un service et ne sommes pas des criminels. On a le sentiment qu’il y a une criminalisation de notre travail et une militarisation de cet espace. (…) Nous demandons à chacun de reprendre la mesure de ses propos. L’objectif de la marine libyenne n’est pas le secours en mer. Le secours en mer est un service civil qui bénéficie à tous les marins en mer, aujourd’hui on est en train de transformer le système", avertit-elle.

Si Emmanuel Macron a émis cet été l’hypothèse d’installer des hot-spots de demandeurs d’asile sur le sol libyen (hypothèse écartée, depuis), MSF se veut très méfiante. "Gérer cette crise requiert un engagement politique complet et important du président français, en accord avec les Italiens et les Européens. Maintenant, il n’y a pas de recette magique. MSF est présent dans les centres de rétention en Libye, on sait très bien ce qui s’y passe. Ce sont des lieux dans lesquels il y a de la torture, de l’esclavage, du racket. Le gouvernement français ne peut pas envoyer simplement un fonctionnaire sur place, ça n’aurait aucun sens", clame Françoise Bouchet-Saulnier.

Retrouvez ici l'intégralité de l'interview de Françoise Bouchet-Saulnier dans le Grand Matin Été

 

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